Didascalies 1
La ville, son multicorps [Soi, parfois se disant]
On ne sait avec précision à quelle heure de la nuit ça commence ‒
La ville est à elle-même sa propre nuit, conjointe à la nôtre. D'où l'écrire ici sur un fond d'obscur, les lettres figurant ses milliers de fenêtres et de lampadaires, lumières incertaines semblables au tremblement des mots. On la pénètre mieux ainsi, ou c'est elle qui entre en nous, comme une pensée dans le corps.
[Pour l'aviser, écarte le rideau de ta cervelle.]
On entend la corne d'une locomotive rouge qui traine avec lenteur à travers le multicorps de la ville soixante wagons de marchandises. Puis le souffle de l'eau contre le béton de l'abattoir général, où l’on verse annuellement le sang de quatre-vingt-dix-mille bœufs. Éclate le cri des bouchers à l'adresse d'une bête tremblante. On entend : Tue-le ! et le train, sa voix, ses yeux qui chassent des fantômes marchant sur son chemin de fer. Entrent par vent du sud le relent des vidures, et plus tard du nord, aussi longue à durer dans l'air qu'un sermon de pasteur, l’âcreté des ordures qui flambent encore, du plastique, des herbes à demi sèches qui ne demandaient rien.
La ville, pourtant toute en collines, en vagues rocheuses, immobiles – on loge dans ses moindres plissures – se figure [à soi (disant)] telle un trou par lequel passer sans cesse. De la fenêtre, trop petite, mesquine, on peut voir une partie du trou, et deviner, à la rumeur, aux sonorités, aux lueurs, ce qui demeure caché. [Quand la porte est ouverte, il est préférable de regarder en se tenant dans le fond du couloir, où règne une odeur de bonde pas lavée, de vaisselle et d’égout] : on voit dans l’embrasure rectangulaire le carré du trou de la ville, de nuit surtout, tant la ville est nuit.