Didascalies 2
Le soleil entaille la brume en faisant un bruit d'usine. Sur la route en terre trottine une file indienne de tourterelles des bois. En bas, un bout de planche sur un reste d'eau qui, plus loin, devient souterraine, fait passer la ravine et remonter [vers soi]. On entend le rire acide et cruel d'un martin-chasseur (Halcyon senegalensis) et quelques notes flutées de bulbuls communs. Le soleil coupe déjà la peau. On ne sait avec précision en quelle saison nous sommes, [le soi, perplexe, se taisant, rendu après la nuit incapable de discerner à même sa propre peau sous le soleil]. Qui coupe pourtant. Le jour et la nuit sont des couteaux qui tranchent le temps dans la cervelle. Il y a des nuages, petits et grands, ou le gris lumineux d’une plaque de fer, comme un écran. [Le soi, distant du ciel, regarde à ses pieds les trous, les ornières, où s’accrochent toutes sortes de choses résiduelles.] Malgré toutes ces choses [en soi, dans la tête, délavées par les pluies], l’on suit un itinéraire grâce au numérotage des rues, qui fait du trou de la ville un livre décousu.
Personne [à part les jambes, les pieds du soi, qui l’écrivent pas à pas] ne lit ce livre ou seulement le feuillette, ni le prononce à mi-voix, dont les pages s’énumèrent au gré du mouvement des populations, des errances particulières ou des ballades au bois. Plutôt : c’est une lecture mécaniquement inconsciente, en même temps que perpétuelle (il y a toujours au moins quelqu’un qui marche, de jour des milliers, sur les chapitres de la nuit) et chaotique, mais aussi déterminée par les points de départ et les points d’arrivée fixés idéiquement par les services d’une administration elle-même désordonnée. Déterminée en principe, car l’on ne parvient pas encore à faire aller les gens de A à B. Le livre de la ville échappe à toute imposition du plan.